Śraddhā, une confiance sereine qui vient du cœur

Lorsque je prononce un mot dans une langue que je ne comprends pas, le son ou la vibration qu’il produit me procure une sensation particulière qui, a priori, ne fait appel à aucune représentation ni aucun souvenir.

Parfois, la musique d’un mot se fait plus insistante que d’autres. Résonnant dans mon esprit comme un bruit de fond continu. Pour l’entendre, je dois prendre le temps de la rechercher et de l’interroger. Cette approche par le mot pour sa qualité sonore, est ce qui oriente et (dé)structure ma lecture des textes anciens en langue sanskrite. D’une époque à l’autre, d’un texte à l’autre… Cette démarche ouvre un champ d’exploration qui semble infini et force à l’humilité.

Kokoro de Tanaka SHINGAI, Calligraphie à l’encre sur papier. En japonais Kokoro est le « Cœur » en tant que siège de l’âme, de la pensée, de la volonté, de l’intention….Bibliothèque nationale de France

Le mot « śraddhā » a longtemps retenu mon attention. Je l’ai rencontré et prononcé pour la première fois en lisant les Yoga-sūtra :

śraddhā-vīrya-smr̥ti samādhi-prajñā-pūrvaka itareṣām ॥1.20॥

Pour les autres [cette enstase mentale sans objet] est précédée de confiance sereine, d’énergie, d’attention vigilante, d’arrêt et de prajñā ‘sapience parfaite’[1]

Dans ce sutra Patañjali liste les 5 conditions qui précèdent l’état de yoga (ou enstase mentale sans objet) et qui découlent les unes des autres à commencer par Sraddhā :

  • śraddhā : confiance sereine
  • vīrya : l’énergie
  • smr̥ti : l’attention vigilante
  • samādhi : arrêt
  • prajñā : sapience parfaite

La traduction de śraddhā par « confiance sereine » est d’autant plus intéressante qu’elle est peu commune. En effet, en français, le terme est plus couramment traduit par «foi», «croyance» ou encore «désir».

Sraddhā est un mot polysémique fréquemment employé dans les textes sacrés de l’Inde antique et dans des contextes relatifs aux rituels ou aux sacrifices védiques. Il est également utilisé dans des textes d’instruction et d’enseignement spirituel. La signification du mot varie selon les contextes, mais peut néanmoins être résumée de la manière suivante[2] :

« Adopter une attitude positive et sincère vis-à-vis d’un postulat,
qu’il s’agisse de l’efficacité des sacrifices védiques ou de la validité des enseignements des upaniṣads »

Étymologiquement, śraddhā est composé des termes śrat, forme nominale signifiant « cœur » et dhā qui signifie «placer». śraddhā signifie donc «placer son cœur (sur quelque chose)»

K.L. Seshagiri Rao a consacré tout un ouvrage (que je n’ai pas encore eu la chance de lire) au seul concept de Śraddhā[3] dans lequel il écrit :

« Deux courants de sens émergent de façon dominante… Premièrement, śraddhā qui implique un désir du cœur pour quelque chose; et, deuxièmement, śraddhā qui signifie avoir confiance en quelque chose… Ces deux significations renvoient aux fonctions du cœur »

C’est là le sens que je prête au mot śraddhā en tant que condition préalable à l’état de Yoga. Pour moi, cette confiance sereine dont parle Michel Angot découle d’une attitude sincère et d’un désir du cœur pour le yoga. Elle repose sur la confiance que l’on s’accorde et sur la foi que l’on a en ses propres capacités. śraddhā est ce qui soutient et supporte notre engagement dans la voie exigeante du yoga… 

Cependant, sans prétendre couvrir tous les sens du mot, il me semble nécessaire de mentionner quelques significations complémentaires associées à śraddhā. C’est aussi un nom évoqué à de nombreuses reprises dans les hymnes du Veda[4] et dans les Puranas. Il renvoie tour à tour à une divinité terrestre épouse d’Agni (Feu), à une forme terrestre de la divinité Vāc (Parole ou Vibration), à la fille du dieu Sūrya (Soleil), ou encore à l’une des 24 filles du dieu Dakṣa (Habile ou Expert) mariée à Dharma (Justice).

Le terme śraddhā fait par ailleurs référence à des rituels sacrificiels précis. Il est aussi en tant que « ferme conviction » un élément nécessaire à la réussite de tout rite et de toute action religieuse.

Enfin, pour conclure, j’en reviens au yoga et fais appel aux mots de T. Krishnamacharya qui dit, dans la préface de Yoga Makaranda[5] :

« Que dire de celui qui veut connaître le goût de la mangue, mais ne fait que s’approcher du manguier, refusant de cueillir le fruit… Comment obtenir un résultat sans fournir un effort en énergie ou en puissance ?»


[1] Michel Angot, « Le Yoga-Sῡtra de Patañjali suivi du Yoga-Bhāṣya de Vyāsa », Paris, Les Belles Lettres, 2008
[2] Mitra A. (2018) Śraddhā (Saddhā). In: Jain P., Sherma R., Khanna M. (eds) Hinduism and Tribal Religions. Encyclopedia of Indian Religions. Springer, Dordrecht.
[3] K.L. Seshagiri Rao , « The Concept of Śraddhā in the Brāhmaṇas, Upaniṣads and the Gītā », Motilal Banarsidass, 1974
[4] Thomas B. Coburn, Devī-Māhātmya: The Crystallization of the Goddess Tradition, Motilal Banarsidass Publishers, Delhi 1984
[5] Tirumalai Krishnamacharya, Yoga Makaranda – The Nectar of Yoga, Media Garuda: Krishnamacharya Healing and Yoga Foundation, 2016
 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s